Chaînes de valeur pastorales : Les femmes, cheville ouvrière de la transformation durable
Le Comité permanent Inter-États de lutte contre la Sécheresse dans le Sahel (CILSS) et ses partenaires ont organisé, le 15 octobre 2026, un webinaire consacré à la place des femmes dans la transformation des chaînes de valeur pastorales. L’objectif était de souligner le rôle des femmes dans les économies rurales, de dresser le bilan de la stratégie genre du Projet Régional d’Appui au Pastoralisme au Sahel-Phase 2 (PRAPS-2) et de mettre en lumière les initiatives portées par les organisations pastorales et féminines de la région.
L’Assemblée générale des Nations Unies a proclamé l’année 2026 « Année internationale des agricultrices ». L’objectif est de reconnaître et valoriser le rôle crucial des femmes dans les systèmes agroalimentaires mondiaux. Ce webinaire s’inscrit dans ce cadre et à l’occasion de la Journée internationale des femmes rurales
Plus de 70 participants ont pris part à ce webinaire placé sous le thème « Les femmes sahéliennes au cœur de la transformation des chaînes de valeur pastorales : l’accès à la formation, aux financements et aux infrastructures marchandes comme levier d’autonomisation et d’épanouissement ». Il a réuni des membres des organisations pastorales et féminines, des acteurs de mise en œuvre du PRAPS-2, des responsables et experts du CILSS et de la Banque mondiale, ainsi que des professionnels du développement rural
Un travail essentiel, mais invisible
Dans son intervention d’ouverture, le chargé du PRAPS-2 à la Banque mondiale, le Dr Franck BERTHE, a rappelé le rôle central des femmes dans l’économie pastorale. « Ce sont elles qui gèrent les petits ruminants, l’épargne vivante des familles », a-t-il souligné. Il a aussi relevé qu’elles transforment le lait et gardent les ressources naturelles dont dépend le système pastoral. Cependant, leur travail reste « absent des statistiques officielles » et cantonné aux maillons les moins rémunérateurs.

Passer de la participation symbolique au leadership
Représentant le Secrétaire exécutif du CILSS, Seydou KONKOBO, Chef de l’Unité d’appui au management – Gestion des ressources humaines, a rappelé que le PRAPS-2 vise au moins 8,6 millions de bénéficiaires, dont au moins 30 % de femmes, dans six pays sahéliens. Pour lui, « une femme formée, financée et intégrée dans les circuits d’affaires devient une actrice économique, une décideuse, voire une locomotive de résilience pour toute sa communauté ». Il a aussi appelé à identifier « sans complaisance » les obstacles persistants tels que l’accès au financement et aux technologies, le maintien des femmes aux postes de décision, les pesanteurs socioculturelles. L’enjeu, a-t-il dit, est de « passer des réussites pilotes à la mise à l’échelle ».
Sur le terrain, le projet a notamment institué des quotas pour les femmes dans les comités de gestion des marchés au bétail et des points d’eau. Il a aussi financé des microentreprises féminines dans les chaînes de valeur du bétail.
Le genre au cœur du dispositif
Sur les 32 indicateurs du projet, huit des indicateurs sont sensibles au genre, soit 25 %. En termes de résultat, plus de 4 000 femmes sont formées et insérées dans des métiers porteurs, plus de 150 cadres techniques féminins sont formés au pastoralisme, plus de 21 000 femmes ont été accompagnées pour des activités génératrices de revenus, plus de 5 000 femmes ont bénéficié de sous-projets innovants et environ 350 comités de gestion mis en place avec 15 % de femmes actives.
« L’approche sur la masculinité positive a permis d’accroître la vaccination des animaux des femmes. Le leadership féminin s’est accru dans la transformation et la commercialisation des produits pastoraux, de même que dans l’animation pastorale », explique l’experte genre du PRAPS-2 Habibata Adigoun SOMTORÉ
Les femmes, piliers des marchés à bétail
Pour Cédric BERNARD, Chargé de Programme à l’Institut de recherche et d’application des méthodes de développement (IRAM), partenaire de mise en œuvre du PRAPS-2, les marchés à bétail paraissent dominés par les hommes, mais « les femmes assurent en fait la plupart des métiers de service incontournables au fonctionnement du marché ».

« L’approche du PRAPS a consisté, en appuyant la construction, la gestion et la réhabilitation des infrastructures, à s’assurer que ces éléments étaient mis en place pour valoriser la place des femmes sur les marchés. Concrètement, cela se traduit par des aménagements spécifiques, également par des formations ciblées et l’accompagnement de ces femmes présentes sur les marchés sur les aspects de gestion économique des activités, la mise en lien avec les institutions de financement », ajoute Cédric BERNARD.
Des financements où les femmes sont majoritaires
Sur 283 sous-projets innovants financés, pour environ 5,456 milliards de FCFA, les femmes sont majoritaires, avec 8 984 bénéficiaires contre 8 669 hommes. Elles interviennent dans la filière bétail-viande, le lait, la production d’aliments pour bétail et les services vétérinaires. Les défis restent le faible accès au financement, le manque d’investissements privés et la commercialisation.
Des femmes issues des communautés pastorales accompagnées et soutenues
Le webinaire a aussi mis en lumière les initiatives des organisations pastorales et féminines. Dans son intervention, la représentante de l’Association des Femmes de l’Afrique de l’Ouest (AFAO) a souligné le rôle moteur de la formation et de l’autonomisation économique des femmes et des jeunes au sein de la filière laitière. « On a bénéficié de l’appui du PRAPS au Sénégal, pour entamer un projet qui a touché les zones pastorales au Sénégal par des tournées de sensibilisations et de formations des acteurs. Le PRAPS nous a aidées avec tout ce qui est formation, renforcement de la capacité des femmes dans l’exploitation du lait de bout en bout, soutient la représentante de l’AFAO.
En Mauritanie, Fatimetou Zaed MOUSLIM, présidente d’une mini-laiterie soutenue par le PRAPS-2 dans la région du Trarza, a expliqué que le lait ne se gâte plus et se transforme désormais sur place. « Je transformais le lait de manière très rudimentaire, mais le PRAPS a mis en place une mini-laiterie pour nous. Je suis actuellement formatrice dans les institutions de formation des lycées techniques grâce aux compétences acquises avec l’accompagnement du PRAPS », témoigne Fatimetou Zaed MOUSLIM, bénéficiaire du PRAPS-2.
Au Niger, Ami BICKOU, fondatrice de la Laiterie Fromagerie A’mansi a été lauréate au dernier hackathon pastoral, avec Proxy-Lait, une plateforme numérique qui localise lait frais, lait caillé, yaourt et fromage. La plateforme permet de commercialiser du lait local au Niger et est en cours de déploiement de Niamey vers les régions de Tillabéri et de Maradi.
Un manifeste des femmes pastorales
À travers un Manifeste, les femmes affirment leur place centrale dans les dynamiques pastorales et appellent à un changement profond des approches. Intitulé Manifeste des femmes pastorales, il est le fruit d’un travail collectif associant chercheuses et chercheurs invités des Universités, notamment les représentants du RBM, du ROPPA, de l’APESS, de WILDAF-AO et d’AFAO.
« C’est à l’occasion de l’année internationale des parcours et des pasteurs que nous l’avons élaboré dans le cadre de l’Université des femmes en milieu pastoral et agro-pastoral en Afrique de l’Ouest et du Centre. Donc, ce manifeste veut refonder l’agenda politique pastoral ouest-africain et centrafricain à partir du leadership des femmes », affirme Hindatou Amadou, Responsable Plaidoyer et Genre de l’APESS.
À un an de la fin du projet, les acteurs de mise en œuvre du PRAPS ont mis l’accent sur la durabilité et la mise à l’échelle des acquis. Si les avancées enregistrées en matière de formation, de financements innovants et d’accès aux instances de décision sont probantes, les défis financiers, fonciers et socioculturels demeurent nombreux. En plaçant l’autonomisation des femmes au cœur des politiques publiques et en impliquant activement les hommes via la masculinité positive, les acteurs régionaux et leurs partenaires financiers démontrent qu’investir dans la femme pastorale, c’est garantir la sécurité alimentaire, la stabilité et la prospérité de toute la région.
Priscille OUOBA