EN TERRES ARIDES : Récits de luttes paysannes contre l’aridité des terres au Burkina Faso

AgribusinessTV 9 janvier 2020 4383 Pas de commentaire

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Une terre affamée ne peut nourrir celui ou celle qui la travaille. Dans la région aride du nord du Burkina Faso, la pauvreté des sols propage misère et faim au sein des familles majoritairement paysannes. Celles-ci peinent à mener une vie décente par les fruits de leur travail. Depuis quelques années, elles mènent un combat farouche, non sans succès, pour redonner une seconde vie à leurs terres.

Sur les routes du Nord du Burkina Faso, de vastes espaces totalement dénudés de couvert végétal se présentent aux yeux des voyageurs comme des plaques désertiques. De Tikaré à Zogoré en passant par Arbolé et Bassi, ces terres érodées et stériles troublent la vue en renvoyant directement dans les yeux les rayons du soleil chaud de midi en ce mois d’avril.

Localement appelées « zipélés », les terres arides représentent plus de 24% de la surface agricole totale du pays, avec une progression estimée à environ 360 000 hectares par an. Un phénomène qui contribue à diminuer les surfaces agricoles utiles et le niveau de la production, au point de pousser certains habitants vers l’émigration. Deux options se présentent alors à ceux qui restent : résister ou périr.

Une seconde vie aux « Zipélés »

A Sompèla, pas de repos pour Salam Ouédraogo ce dimanche. Aidés par quelques voisins, le sexagénaire tente de barrer la route aux ravines qui défigurent les terres familiales. Ces incisions linéaires du sol, creusées par les eaux de ruissèlement, sont aussi la porte d’entrée de la dégradation des terres. Les eaux de pluies qui dévalent les bassins versants accélèrent ainsi l’érosion des sols et les rendent peu à peu impropres à l’activité agricole.

Les ravines creusées par les eaux de ruissèlement, sont aussi la porte d’entrée de la dégradation des terres.

A l’aide de pioches et de pierres ramassées dans la brousse, le groupe de paysans réalise des diguettes qui devraient freiner le ruissellement des eaux aux endroits les plus critiques. Leurs gestes sont sûrs, rapides et précis. Malgré la chaleur, tout se passe dans la bonne humeur.

Cette technique, ils l’ont apprise et améliorée grâce à une collaboration sans précédent avec des chercheurs du Centre mondial pour l’agroforesterie (ICRAF) et des praticiens du développement de l’Organisation néerlandaise de développement (SNV) et l’ONG TreeAid. Cela, dans le cadre du programme de développement des terres arides (DryDev) mis en œuvre entre 2013 et 2019 au Burkina Faso.

Dans le village, plusieurs hectares ont déjà été récupérés en appliquant une combinaison de techniques antiérosives comme les diguettes, les cordons pierreux, les demi-lunes, etc. Salam Ouédraogo se souvient de sa rencontre avec les chercheurs. « Notre terrain était aride. Il était totalement impossible d’y produire. Les agents du programme DryDev sont venus voir le terrain. Ils nous ont dit qu’ils vont nous aider à le récupérer afin que nous puissions y produire de quoi manger et avoir des revenus. », raconte-il, tout souriant.

« Au départ, nous étions pessimistes quant au fait que ce terrain pouvait redevenir arable. Mais nous sommes actuellement sur le bon chemin. Il n’y avait plus d’arbustes. Les arbres perdaient leurs feuillages et finissaient par se dessécher les uns après les autres. De nos jours, des arbustes poussent et ceux qui étaient déjà là se régénèrent. C’est le résultat de la détermination, du courage et de la fédération de nos efforts. », ajoute l’agriculteur.

La récupération des terres dégradées demeure une des tâches les plus pénibles dans un contexte où les outils utilisés sont rudimentaires.

En six ans, le programme a travaillé avec 45 844 paysans, dont près de 54% de femmes, dans la récupération de terres, la reforestation et de développement d’activités génératrices de revenus.

Des cultures de contre-saison pour améliorer les revenus et la nutrition

A Bassi, dans la province aride du Zondoma, la saison des pluies n’est pas encore prête de s’installer. Pourtant, Awa Sawadogo et ses collègues n’ont pas le temps de se tourner les pouces comme autrefois, lorsque saison sèche rimait avec l’oisiveté. Sur leur site maraicher d’une superficie de 2 hectares, une pompe solaire leur permet désormais de disposer d’eau pour produire des légumes durant toute l’année.

Oignons, tomates, poivrons, piments, choux… Ce qu’elles produisent leur permettent non seulement d’améliorer leur alimentation, mais aussi d’approvisionner le marché local en produits frais. « Autrefois, pour acheter des produits maraîchers frais, nous partions jusqu’à Béréga à une vingtaine de kilomètres. Ce n’était pas du tout simple d’avoir même de l’oseille pour la cuisine. C’était pareil pour l’oignon, le chou, etc. », confie Awa Sawadogo, présidente des femmes maraichères de Bassi.

Les cultures de contre-saison permettent d’approvisionner les villages en produits frais.

Kiswensida Nicodème ZOUNGRANA, directeur provincial de l’agriculture et des aménagements hydro-agricoles du Zondoma, ne cache pas sa joie face à cette réalisation majeure qui change radicalement la vie des femmes de Bassi. « Le périmètre maraicher a permis d’occuper plus de 250 femmes. En termes de revenus, les retombées économiques, annuellement on n’aura pas moins de 7 à 10 millions qui vont se dégager de la production. C’est dire que déjà de ce côté sécurité alimentaire et nutritionnelle, le projet a apporté une solution, une réponse à travers ce périmètre maraicher. », analyse-t-il.

Grâce une bonne disponibilité en eau et une meilleure maitrise des itinéraires techniques, les productrices maraichères réalisent de meilleurs rendements. Les rendements d’oignon sont passés de 9 tonnes à l’hectare jusqu’à 22 tonnes à l’hectare.

Les productrices disposent de magasins de stockage qui leur permettent de différer la vente de leurs récoltes à travers le « warrantage ». Un système qui permet aux producteurs de garantir leurs récoltes pour obtenir des crédits qu’ils remboursent en vendant les produits stockés au moment où les prix sont plus rémunérateurs.

« Au moment où on procédait au stockage, le sac d’oignon était estimé à moins de 8.000 FCFA sur le marché. Nous leur avons accordé des prêts pour mener des activités. Au déstockage, le sac tournait autour de 22.500 FCFA. Le stock a pris de la valeur. Mais avec une petite perte au niveau des stocks, qui nous paraît très minime parce que c’était de l’ordre de 3%. Quand on déduit cette perte dans le stock total, on se rend compte que l’activité a été vraiment d’un très grand bénéfice pour les productrices. Également pour nous institution de microfinance ça été un bénéfice parce que la totalité du crédit a été remboursée en date. », explique Abdoul Rasmané Ouédraogo, directeur général d’UBTEC, une institution de microfinance basée à Ouahigouya.

Transformer les surplus des productions locales

A Zogoré dans la province voisine du Yatenga, des femmes de sept villages se sont réunis pour créer une association. Bintou Tirakoye et ses collègues s’activent. Elles transforment les surplus de petits mil produits localement en biscuit. Une activité qui leur permet d’avoir une source de revenu autonome. « Avant nous étions productrices d’arachides et bien d’autres choses. Nous avons été formées et après la formation, nous avons reçu du matériel pour la fabrication de biscuit. », explique Bintou Tirakoye, membre de l’Association Paspanga.

Au Burkina Faso, moins de 20% des produits agro-sylvo-pastoraux sont transformés. Ce faible niveau de transformation non seulement accroit les risques de pertes post-récoltes, mais limite les possibilités de revenus pour les acteurs locaux. Dans les zones rurales, les initiatives de transformation qui existent sont souvent limitées par le manque d’équipements adéquats, de compétences techniques et de gestion, la faible capacité d’investissement, l’absence de synergie entre acteurs. Les femmes de l’Association Paspanga ont été formées et équipées pour mieux transformer leurs produits agricoles locaux. « Nous profitons beaucoup de la biscuiterie depuis son ouverture. Nous avons déjà fait un bénéfice de plus de 150 000 francs CFA. Nous nous partageons les gains pour pouvoir gérer la scolarité de nos enfants et pour avoir de quoi manger pour travailler. », ajoute Bintou Tirakoye.

Autant de dynamiques locales qui prouvent que dans les zones arides du Burkina Faso, lorsqu’une terre dégradée renait, c’est toute la communauté autour qui trouve des opportunités pour améliorer ses conditions de vie.

Des enseignements d’une collaboration innovante

A l’heure du bilan, chercheurs et praticiens du développement tirent de nombreux enseignements. Nous avons pu faire la démonstration de façon très pratique qu’une terre aride, une terre dénudée on peut la transformer en forêt ou en champ productif. Les producteurs devraient avoir confiance en eux-mêmes et croire au fait qu’une terre n’est pas pauvre définitivement. », se félicite le chercheur Clotaire Ouédraogo, coordonnateur du programme DryDev au Burkina Faso.

Le programme DryDev a été une occasion pour les producteurs et productrices de s’engager dans une démarche d’apprentissage collective des meilleures pratiques de récupération / préservation des terres agricoles.

Pour Stéphane Tuina de la SNV, la principale leçon apprise est que « quand on améliore la productivité, il faut aussi penser à la transformation des produits agricoles parce qu’elle permet de tirer le maillon de la production. ».

« Un producteur est à la fois éleveur, agriculteur, pêcheur à ses temps perdus, il fait du petit commerce, de temps en temps il est maçon. Donc si nous voulons l’aider à sortir de sa situation de pauvreté, il faudrait que nous puissions adresser tous ces aspects en même temps. Il est un tout. Je pense que ça c’est une leçon que nous avons apprise. », confie Dr Jules Bayala, chercheur à ICRAF. Pour son collègue Dr Patrice Savadogo, « le programme nous a appris comment travailler en consortium, parce que ce n’est pas en étant seul qu’on peut résoudre le problème de développement. Le programme nous a appris comment travailler en synergie. Nous ne venons pas dans une localité pour réinventer la roue. Lorsqu’il y a un partenaire qui fait déjà un travail, nous essayons de voir comment se baser sur son travail et apporter un complément. ».

La collaboration avec des chercheurs et praticiens du développement a permis aux populations rurales engagées de sortir un tant soit peu de l’agriculture de subsistance pour amorcer un développement rural durable.

Inoussa MAIGA & Dieudonné Édouard SANGO

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